Nouvelle Zélande - France : quand l’ovalie rencontre la diplomatie

Crédit photo Flickr CC Nicoze

En septembre 2008, dans une perspective de normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie, le président arménien accueillait son homologue turc pour assister à un match de football opposant leurs équipes nationales. Cette « diplomatie du football » n’est pas un cas isolé dans l’histoire des relations internationales ; on se souvient de la « diplomatie du ping-pong » mise en oeuvre lors du rapprochement entre la Chine de Mao Zedong et les États-Unis de Richard Nixon en 1972. Peut-être faut-il aujourd’hui compter également sur une « diplomatie du rugby », diffuse et multiforme, mais de plus en plus à même de jouer – épisodiquement –  un rôle sur la scène internationale ?

 

 

Les All Blacks dans les tranchées : les racines de la « rugby diplomacy »?

 

Pour bien des Français peu familiers du monde du rugby, la Nouvelle-Zélande reste un « petit pays », bien trop éloigné de la métropole pour qu’on en connaisse même les traits les plus grossiers sur le plan culturel, géographique ou politique. On en retient néanmoins la place centrale qu’y occupe le rugby. La relation franco-néo-zélandaise ne se limite pourtant pas à quelques dizaines de minutes par an de joutes autour d’un ballon qui ne rebondit pas normalement : elle est un héritage ancien. La Nouvelle-Zélande fut l’un des principaux alliés de la France lors de la Première Guerre mondiale, au même titre que le Canada ou l’Australie1. Par milliers, ses jeunes ont été transportés en Europe, et nombre d’entre eux y ont été enterrés, parmi lesquels de fameux joueurs de rugby comme David Gallaher. Né en 1873, celui-ci a joué avec l’équipe nationale néo-zélandaise de 1903 à 1906, avant de devenir sélectionneur de l’équipe l’année suivante, jusqu’en 1914. Il est le capitaine de la tournée des Originals en Europe et aux États-Unis, qui emmène pour la première fois ceux que l’on appelle désormais les All Blacks hors d’Océanie, en 1905 et 1906. À 44 ans, il s’engage comme volontaire lors de la Première Guerre mondiale, mentant sur sa date de naissance pour échapper à la limite d’âge, et sert en Belgique, notamment à Ypres. Il est tué lors de l’offensive de Passchendaele, le 4 octobre 1917. Aujourd’hui encore, un coquelicot brodé sur la manche gauche du maillot des All Blacks lors de leurs tournées d’automne européennes ravive ce souvenir.

 

Le rugby dans la mondialisation

 

Quelques décennies après la diffusion du rugby dans le monde, au milieu du XIXème siècle, à travers les réseaux de l’empire britannique, la Première Guerre mondiale inaugure le début de la seconde mondialisation du rugby grâce à l’organisation de tournées sportives internationales plus régulières – le but étant de rapprocher les anciennes colonies britanniques. Elles restent cependant des événements exceptionnels dans la vie des rugbymen et des supporters, et les équipes ne peuvent pas systématiquement se déplacer, faute de moyens financiers à une époque où les moyens de transport restent limités. Ainsi, en 1920, les All Blacks ne sont pas présents aux jeux olympiques d’Anvers2, pas plus qu’en 1924 à ceux de Paris, et ils doivent attendre 1925 pour venir écraser les Français à domicile, 30 points à 6.

 

La relation franco-néo-zélandaise ne se limite pas à quelques dizaines de minutes par an de joutes autour d’un ballon qui ne rebondit pas normalement : elle est un héritage ancien. La Nouvelle-Zélande fut l’un des principaux alliés de la France lors de la Première Guerre mondiale [...]. Par milliers, ses jeunes ont été transportés en Europe, et nombre d’entre eux y ont été enterrés, parmi lesquels de fameux joueurs de rugby comme David Gallaher.

 

Au cours des années suivantes, le rugby continue à gagner en popularité en France, avant que la sélection nationale ne soit exclue du tournoi des 5 nations en 1932, à cause de la violence récurrente de ses joueurs sur le terrain, mais aussi parce que certains d’entre eux étaient, avant l’heure des rugbymen professionnels3... Ce n’est qu’en 1954 que les bleus rencontrent à nouveau les Blacks à Paris, cette fois-ci avec succès. Les Français sont ensuite la première équipe européenne à partir en tournée en Nouvelle-Zélande, en 1961, puis en 1968, et en 1979. C’est cette année-là que le rugby français peut s’enorgueillir d’un exploit rugbystique international retentissant, en s’imposant le 14 juillet à l’Eden Park d’Auckland, l’antre des All Blacks.

Aux débuts des années 1980, le rugby, bien qu’encore amateur, est de plus en plus intégré dans la mondialisation. Un tournoi des cinq nations asiatiques est organisé dès 1969. Les équipes des îles du Pacifique se rencontrent de plus en plus régulièrement, et l’Argentine commence à s’imposer au plus haut niveau. Les tournées d’été ne sont plus des odyssées, les sponsors commencent à se manifester et les matches internationaux sont retransmis à la télévision, de Glasgow à Wellington. Cette période, de la fin des années 1970 au début des années 1990, marque une troisième étape dans la mondialisation du rugby, en même temps que s’amorce le début d’une époque agitée pour une internationale de l’ovalie de plus en plus liée à la politique. Tandis que la France voit éclater le talent d’un arrière métis né à Caracas, Serge Blanco, l’Afrique du sud est rayée de la carte du rugby international pour cause « d’apartheid ».

 

Le rugby, la politique, les scandales

 

En 1976, la Nouvelle-Zélande est l’objet d’une polémique suite à la participation des All Blacks à une tournée en Afrique du sud, pourtant boycottée par les autres nations. Cette rébellion face au boycott international de l’État sud africain entraîne le retrait de plusieurs pays africains des jeux de Montréal, se tenant la même année, ces derniers exigeant l’exclusion de la Nouvelle-Zélande. Dans les mois qui suivent, la quasi-totalité de l’effectif de l’équipe nationale de rugby est renouvelé.

 

Depuis quelques mois, la diplomatie économique de la Nouvelle-Zélande a su s’appuyer sur l’expertise du pays en matière de rugby pour se rapprocher de la Chine.


La relation franco-néo-zélandaise est cependant troublée par d’autres événements. Le 10 juillet 1985, le « Rainbow Warrior », navire de Greenpeace, explose alors qu’il est stationné dans le port d’Auckland, à la veille d’une opération de protestation contre les essais nucléaires français dans le Pacifique. L’enquête révèle que le sabotage, qui a fait un mort, est l’oeuvre de la DGSE : la France est pointée du doigt. Néanmoins, l’affront fait à l’honneur national néo-zélandais est vengé par la victoire des All Blacks face aux Français lors de la finale de la première coupe du monde de rugby, en 1987. Pourtant, la reprise des essais nucléaires français en Océanie dès 1995 empêche la plaie de cicatriser. Le « Rainbow Warrior II » est arraisonné à Mururoa par la marine française, et un climat anti-français se développe en Océanie ; en Nouvelle-Zélande et en Australie, des campagnes appellent même à un boycott des produits français.

La francophilie des Néo-zélandais est encore mise à mal en 1999 par la surprenante défaite des All Blacks face à l’équipe de France en demi-finale de la coupe du monde, puis à nouveau en 2007, cette fois-ci en France. En 2009, « l’Affaire Bastareaud » vient encore assombrir la relation d’amitié entre les deux pays. Lors d’une tournée de l’équipe de France de rugby, un jeune joueur, Mathieu Bastareaud, affirme, au lendemain d’une troisième mi-temps mystérieuse, devoir son visage tuméfié à une agression subie dans la rue. Dans un pays très inquiet de sa sécurité et en pleine préparation de « sa » coupe du monde, l’incident est pris très au sérieux, et l’enquête révèle le mensonge du joueur. Le scandale Bastareaud éclate, rejaillissant sur la France, dont le Premier ministre se voit obligé de présenter des excuses pour clore l’affaire. Pourtant, rares sont les fois où la politique a dû venir à la rescousse des affaires du rugby, l’inverse étant plus fréquent...

 

« Coopération rugbystique » et diplomatie informelle

 

Comme l’a montré l’historien Paul Veyne4 à travers son analyse de la pratique de l’evergétisme, une sorte de sponsoring de lieux de loisirs et de récréation offerts aux citoyens, le sport est un instrument utilisé par le politique au service de ses intérêts depuis l’antiquité greco-romaine. En 1920, le Service des oeuvres françaises à l’étranger (SOFE), dépendant du ministère des Affaires étrangères, voit son travail de développement du soft power national dans le monde renforcé par la mise en place d’une section « tourisme et sport ». À l’instar de nombreux sports plébiscités par le grand public, le rugby peut intervenir dans le développement des échanges informels entre États, ce qu’ont très vite compris la France et la Nouvelle-Zélande.

Yvan Bazouni cite par exemple un diplomate français rendant compte de ces échanges :  « Moi j’ai été en poste dans le Pacifique au moment de notre dernière campagne d’essais nucléaires. Face au sentiment anti-français qui se développait là-bas, nous avions des instructions très strictes sur le discours à tenir. [...] Entre autres mesures, nous avons convaincu Paris que pour être au mieux avec les insulaires, il nous faudrait monter une coopération dans le domaine du rugby. À l’époque, le Département n’était pas vraiment prêt à nous suivre dans cette démarche, mais il a fini par se ranger à nos arguments. La diplomatie doit être prête à se tourner vers tous les types d’actions, même les moins conventionnelles »5.

 

Les horizons asiatiques de la « rugby diplomacy » néo-zélandaise

 

La Nouvelle-Zélande semble aujourd’hui se détourner peu à peu de ses racines britanniques et européennes pour se recentrer sur les espaces océaniens et asiatiques. En effet, la Chine et le Japon comptent aujourd’hui parmi les partenaires économiques principaux du pays. La Nouvelle-Zélande se félicite aujourd’hui du choix de l’International Rugby Board (IRB) de confier l’organisation de la coupe du monde 2019 au Japon, et elle entend profiter de la coupe du monde 2011 pour renforcer ses liens avec l’Asie de l’est et du sud-est. Car si le défi logistique qu’implique cette compétition représente pour la Nouvelle-Zélande un véritable gouffre financier, l’État y voit cependant, plus qu’un défi rugbystique, une opportunité pour développer son influence internationale.

Depuis quelques mois, la diplomatie économique de la Nouvelle-Zélande a su s’appuyer sur l’expertise du pays en matière de rugby pour se rapprocher de la Chine. Le ministre des sports néo-zélandais, Murray Mc Cully, a ainsi eu l’idée de proposer à la Chine l’aide de coachs, anciens All Blacks, pour préparer l’équipe de « l’Empire du milieu » en vue de la compétition de rugby à sept des Jeux de Rio, en 2016. Le rugby est résolument de retour sur la scène olympique, et la Chine ne veut pas être en reste. Pékin aura donc découvert la diplomatie du rugby en même temps que le jeu lui-même et, grâce aux échanges de bons procédés avec son partenaire néo-zélandais, elle devrait, comme souvent, parvenir à se donner les moyens de son ambitieuse politique sportive. Lorsqu’on lui a fait remarquer que la plupart des habitants du pays n’ont pas un gabarit très propice aux plaquages et aux raffûts destructeurs, M. Mc Cully n’a pas semblé inquiet pour l’équipe chinoise : « Il y en a tant parmi lesquels choisir qu’on en trouve toujours des costauds... »6.

 


 

Par la plume de Felix de Montety

 

(Cet article a été publié en avril dernier, dans le cadre du numéro 3 du Jeu de l'Oie.)

Felix est étudiant en cinquième année de l’IEP de Lille, master « Sécurité, Défense et Stratégie ». Il est l’un des fondateurs du magazine Snatch.

 


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Notes

1. La Nouvelle-Zélande a envoyé 100 000 soldats et infirmières en Europe, soit 10% de sa population à l’époque. [retour]
2. Cette année-là, seules 2 équipes, celle de la France et celle des États-Unis, participèrent au tournoi olympique de rugby ! [retour]
3. Le rugby a cessé officiellement d’être un sport amateur en 1995. [retour]
4. Paul Veyne, Le pain et le cirque, sociologie d’une pluralité politique (Le Seuil, 1976) [retour]
5. Yvan Bazouni, Le métier de diplomate (L’Harmattan, 2005) [retour]
6. Derek Cheng, « Govt uses rugby diplomacy to boost China ties », The New Zealand Herald (09.07.2010). [retour]

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