
Crédit photo Flickr CC Defence Images
Journaliste spécialiste des questions européennes et de défense, Nicolas Gros-Verheyde est l’auteur de Bruxelles2, premier blog francophone consacré à la politique étrangère de l’Union européenne et à l’Europe de la défense. Il est également correspondant à Bruxelles pour le journal Ouest-France. Après avoir couvert la révolution de velours en Tchécoslovaquie, il a notamment collaboré à La Tribune, France-Soir et Europolitique. C’est en terrain connu, dans la capitale belge, qu’il reçoit le Jeu de l’Oie.
Nicolas Gros-Verheyde : Pour comprendre les implications de l’accord de Londres, il est nécessaire de penser la relation franco-britannique dans une perspective plus large. Le rapprochement opéré entre les deux pays s’inscrit dans une continuité dont les fondements sont avant tout d’ordre politique et personnel. Nicolas Sarkozy a plus d’affinités avec David Cameron qu’avec Angela Merkel. Dès le début de sa présidence, et alors même que Gordon Brown était encore Premier ministre, il a cherché l’appui de David Cameron. Lorsque ce dernier a pris la tête du pays, les rencontres entre les deux dirigeants se sont accélérées. Les concertations privilégiées entre les deux chefs d’Etat ont d’abord porté sur la crise financière. Nicolas Sarkozy a rapidement pressentit que sans l’appui de la City, les mesures de régulation financière qu’il souhaitait promouvoir n’auraient aucune chance d’être adoptées puis mises en place. Gordon Brown a donc été invité au premier sommet extraordinaire de la zone euro à Paris en 2008, alors même que le Royaume-Uni n’a pas adopté la monnaie unique.
À cela s’ajoute le pont traditionnel reliant Londres et Washington, auquel Nicolas Sarkozy semble vouloir s’arrimer afin de maintenir une certaine convergence avec les Etats-Unis. Le Président français s’est toujours montré plus attaché au triangle France-Royaume-Uni-États-Unis qu’au couple franco-allemand.
Plus généralement, le Président français n’a jamais caché sa préférence pour les alliances bilatérales ou multilatérales, au détriment du système communautaire. En tant que ministre de l’Intérieur déjà, M. Sarkozy avait organisé et systématisé les rencontres informelles de ce qu’il appelait alors le « G5 », rassemblant les ministres de l’Intérieur allemand, espagnol, italien et anglais. De la même façon que dans le domaine de l’immigration, M. Sarkozy a privilégié les discussions avec les pays du Sud, plus touchés par ces problématiques, suivant une logique de « multilatéralisme à la carte ».
L’accord franco-britannique s’inscrit dans la continuité de cette politique. En matière de défense, le Royaume-Uni est en position de force au sein de l’Union européenne (UE). Il dispose du budget le plus important (par rapport à son PIB), ainsi que du plus grand nombre de forces mobilisables et de forces déployées dans le monde. Enfin, face à une Union européenne majoritairement opposée à l’armement nucléaire, l’alliance franco-britannique paraissait évidente.
NGV : Le volet nucléaire de l’accord de Londres est le nœud de cette alliance. Il prévoit un renforcement de la coopération dans la gestion des arsenaux nucléaires à travers la mise en place d’une installation commune à Valduc (France) ayant pour fonction de « modéliser la performance des têtes nucléaires et des équipements associés ». À mon sens, il s’agit du seul aspect structurant, pratique et détaillé du texte. Étant donné les circonstances économiques et politiques actuelles, il y a là une véritable opportunité à saisir si la France et le Royaume-Uni souhaitent continuer à développer leur force de frappe nucléaire et défendre leur statut de puissance nucléaire « seuls contre tous ». Les dispositions de l’accord en matière nucléaire sont même susceptibles de perdurer au-delà des affinités politiques entre Nicolas Sarkozy et David Cameron. Par ailleurs, cet accord renforce indirectement les liens entre la force de frappe nucléaire française et celle des États-Unis.
En matière de défense, le Royaume-Uni est en position de force au sein de l’UE. Il dispose du budget le plus important (par rapport à son PIB), ainsi que du plus grand nombre de forces mobilisables et de forces déployées dans le monde. Enfin, face à une UE majoritairement opposée à l’armement nucléaire, l’alliance franco-britannique paraissait évidente.
Les autres points mentionnés par l’accord de Londres me paraissent être de simples intentions de principe. Par exemple, l’engagement à s’entraîner en commun ou l’idée de mettre en place une « force expéditionnaire commune » de 10 000 soldats conçue sur l’exemple de la brigade franco-allemande me semblent compromis compte tenu des coupes actuelles opérées dans les budgets de défense.
Encore une fois, toutes ces mesures participent de la préférence de Nicolas Sarkozy pour les alliances bilatérales face à toute autre structure.
NVG : Souvenez-vous du discours du Président français sur l’intervention en Libye lors du sommet européen de mars 2011. M. Sarkozy n’a pas hésité à employer l’expression de « machinerie de l’OTAN ». Au-delà de l’anecdote, cette terminologie n’a rien d’innocent. Aux yeux de Nicolas Sarkozy, l’OTAN apparaît certainement plus comme un instrument administratif qu’il est possible d’utiliser, que comme une organisation véritablement structurante. Et là encore, il faut rappeler les antécédents qui ont conduit à la réintégration du commandement militaire de l’OTAN. L’idée avait déjà été lancée par Valéry Giscard d’Estaing, puis par Jacques Chirac qui, en 1995, avait engagé des démarches devant conduire à la normalisation de la position française au sein de l’OTAN. Ce processus avait alors été interrompu suite au lancement de la guerre d’Irak. Sans cet évènement, la réintégration de la France au sein du commandement militaire de l’OTAN aurait probablement été inaugurée plus tôt. Nicolas Sarkozy n’a fait qu’entériner ce que ses prédécesseurs avaient déjà initié.
Mais contrairement à ce qui a parfois pu être avancé par l’Élysée, cette réintégration n’est pas sans conséquences. Tout d’abord parce qu’elle a entraîné une augmentation considérable du coût financier de la participation de la France à l’OTAN, avec la réintégration de 800 à 900 officiers français au sein de l’appareil. Et ensuite parce qu’elle a rendu l’alliance franco-britannique plus évidente. La France et le Royaume-Uni sont tous deux partisans d’un resserrement du budget de l’OTAN et d’une refonte de ses structures. Face à cette nouvelle entente franco-britannique, les autres partenaires européens de l’alliance – ces « passagers clandestins » de la défense européenne qui craignent pour l’avenir de leurs effectifs – auront de plus en plus de mal à s’opposer à cette restructuration.
NGV : Dans le domaine industriel, il existe déjà des accords importants entre la France et le Royaume-Uni, notamment dans le domaine de l’aéronautique. Les deux pays sont tous deux clients de l’A400M avec l’Allemagne et l’Espagne, ce qui est déjà une grande réalisation en termes de mise en commun de l’équipement militaire. Elle a supposé non seulement la mise en commun de l’appareil en tant que tel, mais également la mise en commun de toute la chaîne de production et de maintenance. Le nouvel avion rend également possible des déploiements en commun.
Les démarches actuelles s’inscrivent dans un contexte général de restructuration de l’industrie de défense française. Le calcul est clair : pour faire face à la baisse des budgets européens de défense tout en préservant les parts de marchés de l’industrie nationale, il faut opérer des regroupements. Certains ont déjà été réalisés auparavant en collaboration avec d’autres pays européens, comme lors de la signature en 1999 de l’accord de principe sur la fusion des activités missiles d’EADS, de la compagnie britannique BAE Systems et de l’italien Finmeccanica. La même année avait émergé l’espoir de mettre en place une sorte d’ « EADS naval » sous l’égide de l’Allemagne, suite à la fusion des chantiers navals allemands Howaldtswerke-Deutsche Werft (HDW) avec l’entreprise suédoise Kockums, au rachat du chantier grec Hellenic Shipyard de Skaramangas, et au lancement de partenariats avec l’italien Fincantieri et l’espagnol IZAR.
Le calcul est clair : pour faire face à la baisse des budgets européens de défense tout en préservant les parts de marchés de l’industrie nationale, il faut opérer des regroupements.
Aujourd’hui, avec la crise économique, les industries européennes de défense ont plus besoin que jamais de nouveaux partenaires. Mais le jeu se fait ici comme sur un marché classique, sans aucun filtre communautaire, pouvant donc prendre une forme bilatérale comme dans le cas du partenariat franco-britannique.
NGV : Les derniers évènements montrent qu’aux yeux des dirigeants français et britanniques, l’Allemagne n’apparaît plus comme un partenaire stratégique en matière de défense. On se souvient que la France avait retardé de plusieurs mois la signature de la lettre de Weimar avec l’Allemagne et la Pologne1, dans l’attente du traité franco-britannique à venir. La réforme actuelle de la conscription en Allemagne2 constitue en outre un bouleversement symbolique extrêmement fort compte tenu du rôle de l’armée sous le IIIème Reich. La frilosité de l’Allemagne à s’engager sur des théâtres extérieurs a également été renforcée par le contrecoup de la guerre d’Afghanistan. Car au contraire de la France et du Royaume-Uni, qui avaient clairement exprimé leur intention d’envoyer des forces de combat en Afghanistan, l’intervention a été présentée comme une mission de « stabilisation » en Allemagne. Lorsque le ministre de la Défense allemand a admis publiquement que les soldats de la Bundeswehr participaient à des actions armées, les Allemands ont eu l'impression d'avoir été trompés.
Les derniers évènements montrent qu’aux yeux des dirigeants français et britanniques, l’Allemagne n’apparaît plus comme un partenaire stratégique en matière de défense.
Mais malgré ces éléments, il faut rappeler que contrairement au Royaume-Uni, l’Allemagne reste un partenaire privilégié de la France dans la mise en place de projets militaires engageant un partage de souveraineté nationale. Je pense ici tout particulièrement à la mise en place en septembre 2010 de l’European Air Transport Command, qui regroupe l’intégralité des flottes de transport de la Luchtwacht néerlandaise, la composante « air » belge, la quasi-intégralité de la Luftwaffe allemande, et une bonne partie de l’armée de l’air française. C’est bien le couple franco-allemand est à l’origine de ce projet, amorcé en décembre 1999, et dont l’Allemagne a inauguré la mise en œuvre pratique en y apportant ses moyens opérationnels dès le 15 octobre 2010. Avec ce projet, nous ne sommes plus du tout dans une dynamique bilatérale puisque les quatre Etats participants ont opté pour un transfert de pouvoir à un contrôle opérationnel (OpCon) permanent et une harmonisation progressive de toutes les composantes du transport militaire.
NGV : À mon avis non. Penser que l’accord franco-britannique pourrait amener le Royaume-Uni à coopérer en matière de défense européenne est un leurre. Il est vrai cependant qu’avec les opérations en Libye, pour lesquelles la France et le Royaume-Uni sont en première ligne, nous ne sommes plus très loin de la majorité qualifiée nécessaire à l’adoption d’une « coopération structurée permanente ». Encore faudrait-il rallier certains États membres comme la Pologne, la Hongrie, la Slovénie et surtout l’Allemagne sans laquelle le lancement d’une telle procédure serait inimaginable.
Par ailleurs, les circonstances actuelles rendent difficile la mise en œuvre pratique d’une véritable coopération structurée permanente. D’une part parce que tous les États membres font face à une diminution drastique de leurs budgets de défense. Et d’autre part, parce que plusieurs pays, dont la Pologne, l’Autriche ou la Slovaquie, se trouvent, comme l’Allemagne, engagés dans une réforme de leurs systèmes de conscription.
À tous ces éléments conjoncturels s’ajoute un obstacle structurel de taille : la réticence britannique à entrer dans le jeu de la coopération européenne.
Je vois mal comment, dans ces circonstances, une coopération structurée permanente pourrait se mettre en place.
Entretien réalisé par Thalia Bayle (05/04/2011)
Thalia est étudiante en cinquième année de l’IEP de Lille, master « Métiers du Journalisme ». Elle a rejoint l’équipe du Jeu de l’Oie au mois d’octobre 2010.