Et si le Pakistan avait bien « livré » Ben Laden?

 

Crédit photo Flickr CC The U.S. Army

La Pakistan a-t-il lâché Oussama Ben Laden ? S’il est difficilement concevable que le terroriste le plus recherché du monde n’ait pas bénéficié du soutien des services secrets pakistanais, il l’est tout autant de croire que le raid héliporté américain ait pu se faire à proximité d’une base militaire pakistanaise sans l’accord des autorités locales, alors qu'il s'agissait d'une incursion de 200 kilomètres sur le territoire national depuis la frontière afghane. La question n’est cependant pas tant de connaître la nature exacte de la contribution du Pakistan à cette chasse à l’homme, que de s’interroger sur les raisons qui ont pu pousser les Pakistanais à véritablement coopérer sur ce dossier après dix ans de traque.

 

La mort de Ben Laden tombe à point nommé pour les Occidentaux, enlisés en Afghanistan dans une guerre contre-insurrectionnelle à l’issue incertaine. Elle intervient à la veille d'une évaluation formelle de la stratégie menée depuis 2009 et prévoyant le retrait progressif des troupes américaines. Cette stratégie de sortie de crise, promue par les Américains (le fameux surge), consistait en effet en un renforcement conséquent des troupes (environ 140.000 hommes) sur une courte durée afin d’entamer un retrait progressif, à partir de l'été 2011 et jusqu’en 2014, au profit des forces armées et de police afghanes. L’idée était d’affaiblir l’insurrection armée en lui portant coûte que coûte un coup véritable par la multiplication d’opérations au sol qui amoindrirait ses capacités d’action et, dans le même temps, d’accélérer la formation et l’entraînement des forces sécuritaires locales.

 

Accélérer le départ des Occidentaux d’Afghanistan

 

L’impact politique sur le calendrier afghan de la disparition de la figure charismatique d’al-Qaïda se fait déjà bien sentir, comme en témoignent par exemple les récentes déclarations d’Alain Juppé à propos d’un retrait anticipé qui est « une des options à laquelle [La France] va réfléchir ». Parions que cette tendance s’amplifiera dans les semaines à venir, tant en Europe qu’outre-Atlantique. Combattant loin de leurs territoires et de leurs propres populations, les États-Unis et les pays-membres de l’OTAN peinent à poursuivre un combat coûteux financièrement et humainement, et aux enjeux devenus de plus en plus flous. La tentation est grande alors d’affirmer que la mission première – punir les responsables du 11 septembre – a été remplie pour appeler à la fermeture prématurée du théâtre afghan ; et tant pis si la seconde – établir la sécurité et la démocratie – n’est pas près de l’être.

Rappelons ici que l’une des caractéristiques majeures de la guerre en Afghanistan est la conduite simultanée de deux opérations militaires - distinctes en partie en termes de commandement et surtout d’objectifs. En réponse aux attentats de 2001, l’exécutif américain lançait, avec l’aide de nombreuses nations alliées, l’opération Enduring Freedom (OEF), expédition punitive autorisée par l’ONU visant à défaire le régime des Taliban et à éliminer Oussama Ben Laden et son organisation. Cette opération est toujours en vigueur aujourd’hui. Suite à l’offensive des premières semaines, le Conseil de sécurité des Nations Unies décida fin 2001 du déploiement, en parallèle de l’OEF décidée par les États-Unis, d’une Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS). Les tâches de cette force, d’abord sous responsabilité directe de l’ONU, sont d’appuyer la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) en créant un environnement sécuritaire à Kaboul, en formant les cadres des futures forces de sécurité nationale et en établissant une autorité politique de transition. Prise en charge par l’OTAN en 2003, l’opération est étendue à l’ensemble du pays tandis que le mandat de la FIAS est modifié. Cette dernière se voit également confier la lutte contre les insurgés. Pour résumer, l’OEF vise principalement à éradiquer le terrorisme et tout particulièrement al-Qaïda, tandis que l’OTAN et l’ONU cherchent à établir une sécurité pérenne en Afghanistan via l’instauration d’un État stable et démocratique.

Cette confusion entre des buts de guerre fondamentalement différents est à l’origine de la complexité qui préside à la résolution de la crise afghane et par là même à la définition des conditions politiques devant permettre d’établir le succès ou l’échec de l’intervention occidentale.

 

Être en mesure de remodeler un Afghanistan utile au Pakistan

 

Avec la mort de Ben Laden, le Pakistan gagne a priori sur tous les tableaux. Quoi que l’on en dise, il affirme sa bonne volonté de coopérer finalement avec les États-Unis, leur offre sur un plateau d’argent un argument politique massif pour justifier un retrait accéléré auréolé d’un soupçon de victoire et liquide symboliquement l’obstacle majeur à l’ouverture de négociations avec les Talibans (dont une partie non négligeable est manipulée par l’ISI). Sur ce dernier point, l’administration Obama faisait en effet reposer une partie de sa stratégie sur une négociation politique avec l’insurrection, à la condition qu’il s’agisse d’éléments non affiliés à al-Qaïda. La porte est donc ouverte à d’éventuelles discussions avec un adversaire devenu respectable. Il sera du moins plus facile pour Washington de justifier qu’il en est désormais ainsi.

 

Au-delà des répercussions à court terme, cela signifie pour le Pakistan qu’il devrait recouvrir une plus grande liberté d’action en Afghanistan, une fois le retrait occidental amorcé voire accéléré.

 

Tout à son obsession de la menace indienne, il rêve toujours d’un pays voisin de nouveau acquis à sa cause et à même de lui offrir la profondeur stratégique (soit un espace de repli potentiel en cas d’agression indienne) qui lui ferait défaut. Face à une influence indienne grandissante en Afghanistan ces dernières années, Islamabad était pressé de renforcer son influence et de donner un sens véritable à la stratégie « AfPak ».

 

Échec et mat ?

 

Il est probable que le calendrier pakistanais ait coïncidé avec celui des Occidentaux, de plus en plus las d’une guerre coûteuse et compliquée. Outre le futur retour en force du Pakistan sur l’échiquier régional, la disparition de Ben Laden devrait sûrement permettre aux États-Unis de ne pas totalement perdre en Afghanistan puisque le but de guerre le plus visible a été bel et bien été atteint. C’est ce qu’il y a de pratique avec les icônes : elles permettent les simplifications et les raccourcis.

L’histoire finira mal cependant. Quel État afghan peut-on espérer après le retrait pour prendre à son compte la gouvernance du pays ? Très probablement le même proto-gouvernement, corrompu et contesté, et aux pouvoirs géographiquement limités ; des forces de sécurité insuffisamment prêtes et sans assise légitime dans une contrée où l’ethnie a toujours primé sur le nationalisme. Et pendant ce temps, le Pakistan poussera « ses » Taliban sur la scène politique afghane pour le plus grand malheur du peuple afghan que l’on s’apprête déjà à abandonner et à oublier.

 


 

Par la plume d'Olivier Hubac

 

Olivier Hubac est consultant à CEIS. Diplômé de Saint-Cyr et spécialiste des conflits armés, il est notamment le co-auteur de L’Enjeu afghan aux éditions André Versaille (2010).

 

 


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