
Siège de l’ONU. New York. © Clara Bastid
À quinze ans, j’ai visité l’Onu. Audio-guide sur les oreilles et dans ma poche, un historique illustré acheté à la boutique. Il me faudra revenir vite. Alors diable, quelle joie lorsque j’appris que je pouvais en être le temps d’un été. Impressions.
New York apparaît, pour qui la connaît depuis peu, comme la ville qui prend ses distances avec les normes, « la ville debout » de Céline, raide à faire peur. Sur la rive de l’East River, les nationalités n’ont plus cours, c’est en territoire international que je déambule. Une extravagance de plus. Ici le monde entier est présent et il suffit d’un regard sur la foule de visiteurs prenant en photo l’entrée des diplomates pour comprendre le privilège d’en être. Entrons.
Badge nominatif, tenue légère mais stricte, modeste, un sourire qui trahit mon anxiété. Mes vingt ans ne rassurent ni mon manque d’expérience ni mon sentiment d’être minuscule. Profil bas. Si les projets architecturaux ont réparti les locaux dans la ville, le siège est composé de trois bâtiments dont un seul est accessible au public. Il faudra faire la visite guidée, mais je demeure surprise par la bibliothèque désertique, nécessairement désertée : seuls des rapports et quelques dictionnaires de droits publics se trouvent sur les rayonnages.
Je m’avance, j’entends parler toutes les langues. Difficulté à se repérer. Difficulté à paraître crédible. Costumes sombres, cravates simples, peu d’hommes dérogent à l’uniforme masculin. Cependant, les femmes se distinguent souvent par leur élégance, certaines même sont en costume traditionnel. Allures pressées, regards concentrés, ici rien n’est joué, rien n’est acquis. Pas même le temps de s’arrêter devant les œuvres d’art dispersées entre les salles de réunion. J’ignore si les diplomates ont remarqué leur présence. J’attends avec impatience le moment où commenceront les négociations.
Il faut rassembler, convaincre sinon persuader la majorité. C’est à ce jeu-là que se distinguent les meilleurs. Il faudra subtilement deviner avec qui l’on pourra dessiner sa position, contre qui il faudra la défendre. Demeurer crédible, argumenter au plus juste sans paraître insipide, se faire entendre dans une salle qui compte des centaines de sièges (pas tous occupés en l’occurrence) et en dépit des allers-retours incessants. Alors que les notes passent de mains en mains et que les conversations privées sont d’usage, il faut qu’une voix se détache de la rumeur. Lutte permanente, pragmatisme ou non, dans la recherche lente et laborieuse du compromis. Quelques outils de base méritent d’être précisés.
Les working papers, documents de travail préparatoires aboutissant à la rédaction de draft resolution (littéralement, « brouillon de résolution »), représentent la première étape de la négociation. Ils peuvent inclure des recommandations. Un autre support au travail des diplomates, les position papers, définissent la position de chaque État et donnent du fond à la discussion. Ces écrits officiels définissent les décisions et recommandations des États en proposant des alternatives, sans toutefois préciser de manière spécifique les moyens de leur mise en œuvre. Au cours des meetings, ils seront lus, relus, commentés, modifiés, critiqués, finalisés, puis acceptés1.
Ici, chaque virgule est négociée. Il arrive que les delegates passent une heure à s’interroger : le mot juste sera-t-il inter-linked ou inter-dependant ? Et je me demande encore en écrivant ces lignes quelle était la différence. Or lorsque j’ai fait part de mes soupçons à un diplomate Haïtien, celui-ci m’a répondu d’un air gai :
« If you don’t keep this guy talking, they’ll probably make a war ! »
Pourtant je les écoute, j’écris ce que je retiens – « les diplomates, ça ne se fâche pas, ça prend des notes » disait Sacha Guitry. Je me demande à voix basse comment il est possible d’avoir autant de conviction et de patience. Difficile de concevoir ce système multilatéral. Quel point de vue adopter ?
En 2000 l’ONU s’est offert la promesse des Objectifs Du Millénaire (ODM)2. Dans le puzzle africain, mais plus généralement les pays sous-développés, le décalage entre les décisions prises par l’ONU et leur portée réelle semble irréductible. Les Objectifs sont comme une coquille vide mais consensuelle. À la manière des poupées russes, la réduction des inégalités engendrera une stabilité qui enfantera à son tour de meilleures perspectives. J’intègre cette logique, mais en rédigeant cet article j’ignore encore si je suis optimiste ou pessimiste. Voyons ce qu’en dit Ban Ki-Moon :
« En même temps, il est évident que les améliorations apportées aux conditions de vie des pauvres ont été scandaleusement lentes, et les crises climatiques, alimentaires et économiques érodent certaines avancées durement acquises »
Ah bon ? À la bibliothécaire, j’adresse un sourire maitrisant héroïquement ma déception. Alors que les objectifs essaient de s’inscrire dans la durabilité, des questions se posent, comme autant d’apories : ceux qui ont faim préfèrent-ils recevoir du poisson ou une canne à pêche ?
Dans mon rôle d’observateur invisible, je prends le temps de saisir les mouvements, regards et attitudes des diplomates. Sphère politique et sphère humaine, au risque de verser dans le truisme, je comprends que les politiques sont aussi des hommes. « Peace is our profession » peut-on lire dans le décor du Docteur Folamour3. Alors que la minutie et le sens du rythme tutoient la perfection, je m’interroge sur le processus des négociations se déroulant sous mes yeux. Repensant à la glissade progressive vers l’absurde mise en scène par Kubrick, je les regarde s’agiter avec et contre le protocole.
Pour se démarquer il sera nécessaire d’emprunter à toutes les stratégies. Une voix qui porte, un détail que l’on retient, verve, humour, mais aussi assurance, tout est déterminant pour s’imposer. Car tout est dans la distinction.
La robe bleu électrique de la représentante cubaine capture les regards, l’oreille se tend. La sphère politique est un organisme vivant, elle respire en ce lieu, et parfois de plus en plus fort.
Demander le micro, faire perdre du temps ou prendre la parole spontanément comme le fait le représentant du Yémen, président du Groupe des 77. Cet homme – pourtant représentant d’un pays qui trouve difficilement sa place – préside les séances. Son physique disgracieux semble presque être à son avantage et je retiens la tache brune qu’il a sur le visage. Efficace, il impose une manière de faire où charisme et confiance se confondent. En dépit de son anglais lacunaire, il apparait tacitement comme l’autorité dans la salle. Alors qu’il impose son rythme aux discussions, son sandwich est posé sur la table : il n’a pas eu le temps d’y toucher depuis plusieurs heures et ce sera l’objet d’une plaisanterie.
Le mot pour décrire l’atmosphère ? Elle est confidentielle. Dans une salle gouvernée par la politesse, des stratégies se dessinent, l’œuvre prend forme. Je comprends que si un diplomate doit parler plusieurs langues, le double langage est potentiellement le plus utile. Il faut faire preuve d’imagination, le script est parfois bien écrit. Comme des élèves, ils récitent leur texte, fruit d’un long travail de mise en scène, les didascalies, trop nombreuses, émoussant parfois la spontanéité du discours.
Le choix de la place aussi est (géo)stratégique. Car s’il faut voir et être vu, le protocole n’indique pas le plan de table. La représentante cubaine s’est assise au milieu et partage quelques sourires tout en restant concentrée. C’est un spectacle. L’anglais s’absente parfois, laissant le champ libre aux langues maternelles entre diplomates. La complicité à travers les pays se traduit dans des poignées de mains un peu prolongées, dans un clin d’œil pas nécessairement discret. La diplomatie s’incarne. Elle est aussi affaire de séduction et suggère la maîtrise d’un univers symbolique. Des liens se créent, ils sont de toute nature, sont-ils superficiels par profondeur ? Dans ce climat (tempéré ? océanique ? sudiste ?), il faut trouver sa place.
Suis-je dans un film de Tati ? C’est ce qui se dessine dans mon esprit alors que je déambule dans ce laboratoire où la capacité de chacun à s’investir est constamment mise à l’épreuve. Autour de moi on discute, on se reprend, on insiste. On revient en arrière et parfois pour de bon. Plus très loin de la stratégie politocomique de Playtime4, je m’attends à rencontrer un discret ambassadeur ou agent double au détour de chaque couloir.
Ces accusations pernicieuses peuvent cependant se voir opposer la sincérité et la bonne volonté des acteurs : une ambition de mêler realpolitik et idéalisme. L’ONU est un compromis. « Idéal : modèle qu’on se compose, en vue de l’admirer et de l’imiter. L’idéal est toujours nettoyé d’un peu de réalité qui ferait tache » ; étrange affinité entre cette définition d’Alain et ce que je ressens, à rebours de la naïveté de mes quinze ans. À mon sens, la notion d’idéal fait d’elle un noble allié, pas infaillible certes, mais à une échelle mondiale, elle trouve sa concrétisation ici. On a tendance à penser que les ODM peuvent être réalisés de façon simpliste d’ici cinq ans, mais ce sont des objectifs mondiaux que l’on distille sur des cibles nationales et c’est là que réside toute la difficulté. Une utopie ? Étymologiquement, l’utopie c’est le « non lieu ». L’institution n’existe donc que dans son compromis avec la réalité, cela fait d’elle un reflet de ce qui se passe à l’extérieur et nuance son statut d’horizon. Le trait est flou. Au demeurant, l’ONU est ce projet qui s’engage dans le combat de la lutte de David contre Goliath, un exutoire dont l’ambition et les initiatives demeurent cohérentes et sincères – du latin « sincerus » qui signifie également « sans cire ». Aussi, promouvoir la communication et donner la possibilité de s’exprimer à tous au sein de cette tribune qui se transforme parfois en tribunal, c’est encore le premier succès de celle qui a promulgué la Charte.
Mais alors, me direz-vous, pourquoi n’a-t-il que 28 074 fans sur Facebook ?
Par la plume de Clara Bastid
Clara est étudiante en deuxième année de l’IEP de Lille. Cet article est tiré de sa propre expérience dans le cadre d’un stage d’observation réalisé l’été dernier auprès de la délégation permanente du Cap Vert à l’ONU.