L’Afrique de l’Ouest face au réveil évangéliste

 

Crédit photo Flickr CC Romain

Pasteurs milliardaires, candidats aux élections, vedettes télévisées, le luxe des grandes figures de l’évangélisme africain tranche avec la pauvreté de leurs ouailles. La traduction économique des richesses spirituelles lui confère une audience croissante sur le continent, au point d’infiltrer la politique régionale, contre-courant d’un mouvement qui faisait la dénonciation du lucre clérical et de la hiérarchie religieuse ses chevaux de bataille traditionnels. Mais en Afrique, l’évangélisme s’est transformé, et l’essor qu’il connaît semble aller de pair avec sa mue.

 

L'évangélisme ou la Réforme réformée.

 

Le tronc commun des doctrines évangéliques reste l’expression protestante du christianisme. Celle-ci trouve son origine dans la Réforme, apparue au XVIème siècle autour des figures de Martin Luther et de Ulrich Zwingli qui dénonçaient les excès commis par plusieurs représentants de l’Eglise. De ce premier schisme, l’évangélisme conserve plusieurs dogmes, comme le rejet de la hiérarchie ecclésiastique ou l’établissement d’un lien direct entre Dieu et ses fidèles, sans l’intermédiaire du prêtre. C’est ensuite au sein même du protestantisme, par une seconde confrontation doctrinale, qu’émergent les tendances de l’évangélisme. La radicalisation des principes de U. Zwingli par son disciple Conrad Grebel entraîne la formation de la communauté anabaptiste (aujourd’hui appelée mennonite). Si le premier contestait l’autorité du pape pour lui substituer une hiérarchie locale, C. Grebel réfute toute forme d’autorité. C’est au cours de ce schisme qu’apparaît la seconde idée fondamentale : l’appartenance à l’Eglise procède d’un choix individuel et conscient, le baptême étant réservé aux adultes confessant leur foi. Cette vision est partagée par les méthodistes, courant créé par John Wesley au XVIIIème siècle contre l’Eglise anglicane. Alors que l’Eglise mennonite compte aujourd’hui 1,3 millions de fidèles dans le monde, le courant méthodiste en représente plus de 75 millions – dont des personnalités influentes comme Margaret Thatcher, George W. Bush ou Hillary Clinton –, principalement aux Etats-Unis.

 

Au début du XXème siècle, une dérive du méthodisme a entraîné l’apparition du pentecôtisme. Celui-ci prône un retour aux « Eglises primitives » – celles décrites dans la Bible –, autour de communautés peu structurées et dirigées par des prédicateurs charismatiques.

 

C’est ce mouvement, apparu dans les Eglises afro-américaines des Etats-Unis, qui se développe aujourd’hui en Afrique de l’Ouest. Là encore, la reconnaissance individuelle de la foi par le « réveil » est fondamentale.

Les 500 millions de croyants appartenant à des mouvements évangéliques en font le deuxième courant du christianisme (2,1 milliards de fidèles), derrière le catholicisme (1 milliard de fidèles). 125 millions d’entre eux vivent en Afrique de l’Ouest, chiffre non négligeable lorsqu’on le compare aux 70 millions d’adeptes qu’il comptait il y a à peine quarante ans, et alors que son implantation ne remonte qu’au début du XXème siècle. De fait, l’évangélisme est la mouvance religieuse connaissant la plus grande expansion dans le monde depuis le milieu du XXème siècle. Son expression africaine conserve l’idée d’affirmation individuelle de la foi et de sa prise en compte dans la vie quotidienne mais, à rebours des idées fondatrices, il s’est fortement structuré et politisé.

 

L'évangélisme, produit du prosélytisme anglo-saxon?

 

L’apparition de l'évangélisme d’Afrique occidentale est parfois attribuée à l’action des États-Unis, promouvant leur modèle religieux. Elle remonte à 1914, au Liberia, et se poursuit ensuite au Burkina-Faso en 1921, puis au Ghana et au Nigeria dans les années 1930. Durant cette phase d’implantation, les Etats-Unis jouent effectivement un rôle important, notamment à travers la fédération des communautés pentecôtistes américaines : les Assemblées de Dieu. C’est cette organisation religieuse qui a favorisé l’essor de l’évangélisme dans la région par l’envoi de missionnaires. Toujours aussi puissante, avec ses 60 millions de fidèles répartis sur tous les continents, elle continue à assister financièrement et matériellement l’évangélisme africain. Le « télévangélisme », ou prêche télévisé, à l’américaine s’est ainsi fortement développé, rejoignant les  radios, les livres, les conférences et autres moyens de communications.

Néanmoins le soutien américain ne suffit pas à expliquer l’essor de l'évangélisme et le renouveau pentecôtiste des années 1970. Ce dernier découle plutôt du développement du « renouveau charismatique » qui, en prônant la mise en pratique des « charismes » (les dons du Saint-Esprit : guérisons, glossolalie, prophéties), a permis son expansion jusque dans des pays musulmans comme le Sénégal. Le pentecôtisme n’est pas pour autant un phénomène massif. Il n'est en fait majoritaire nulle part et sa répartition reste inégale entre les pays comme en leur sein. Conséquence de l'absence d'autorité centrale et de la porosité avec d'autres croyances évangéliques, peu de chiffres précis nous renseignent sur le nombre d'Eglises et de pratiquants. Le mouvement pentecôtiste est par ailleurs en concurrence avec le catholicisme, l'islam, et d'autres sectes protestantes, mais aussi avec les cultes locaux et les syncrétismes. Pourtant, son dynamisme interpelle : comment expliquer sa croissance.

 

Évangélisme, politique et marché

 

Le succès de l’évangélisme peut être attribué à la crise de la dette africaine des années 1980. La détérioration des économies locales a favorisé l'augmentation du nombre de fidèles évangélistes, qui trouvaient dans ces Eglises une compensation à la faillite de leur propre Etat. Nombre d’individus en détresse sociale ont pu trouver des réponses à leur problèmes dans les discours évangélistes, au détriment des gouvernements. En effet, les ressources collectées par les pasteurs et les fidèles ont garanti à certaines Eglises des infrastructures développées : hôpitaux, universités, banques, stades pour accueillir les fidèles. Parcourant les espaces publics pour prêcher la bonne parole et convertir les populations, les évangélistes entendent apparaître comme plus proches du « peuple » que les élites politiques. L’idée centrale de renaissance, de réveil de la foi chez le croyant, conduit par ailleurs la doctrine évangélique à promouvoir une redéfinition des structures sociales : le croyant, opérant une rupture avec son passé pour mieux « aller de l’avant », est encouragé à s’autonomiser, à quitter son ancien mode de vie, au cœur duquel se trouvent les traditions et la cellule familiale. La doctrine évangélique constitue enfin un vecteur de réussite sociale. Le pentecôtisme promouvant la réussite sociale et économique de ses adeptes, nombre de jeunes Africains voient dans le métier de pasteur un moyen rapide de faire fortune. Entre mille exemples, cette déclaration du pasteur américain milliardaire Creflo Dollar, venu rencontrer ses adeptes en Ouganda :

 

« C’est grâce à Dieu que je suis sorti de la pauvreté et possède désormais un avion privé. Pour réussir, il faut avant tout devenir évangéliste. »

 

Les Eglises pentecôtistes deviennent ainsi de véritables entreprises, tirant profit de la pauvreté des populations locales. Anouk Batard définit le pentecôtisme comme un « affairisme décomplexé, lobbying politique sur fond de désespérance sociale »1. Cet aspect entrepreneurial est renforcé par la multitude de produits dérivés vendus par les Eglises : tee-shirts à l’effigie du pasteur officiant ou de Jésus, Cds, DVD des shows. Les profits sont immenses, et si une part est employée pour les œuvres de charité, l’essentiel contribue à enrichir les responsables des communautés, dont les pasteurs deviennent de véritables vedettes nationales. Une partie des populations africaines assimile désormais réussite financière et évangélisme, suivant avec attention la compétition quotidienne qui se joue entre pasteurs pour afficher les plus belles voitures et les villas les plus luxueuses. Un nombre croissant de personnes se déclarent ainsi « miraculées » ou « sauvées » par Dieu… afin de créer leur propre Eglise.

 

Vers un évangélisme africain ?

 

Les mouvements pentecôtistes africains sont très divers : tandis que les « mega churches » parviennent à rassembler des dizaines de milliers de fidèles en un même lieu, des Eglises constituées de quelques dizaines d’adeptes se multiplient localement – ce sont d’ailleurs ces dernières qui se développent le plus. L'Afrique semble élaborer son propre pentecôtisme par un processus de réinterprétation, d'autonomisation et d'innovation : les Eglises locales se détachent progressivement de leur structure missionnaire initiale et des Eglises « dissidentes » naissent à l'initiative d'entrepreneurs africains. Le Nigeria illustre parfaitement cette situation : au tournant des années 1980, des groupes de prière se sont transformés en immenses Eglises évangéliques comme la « Deep Life Bible Church » de William Kumuyi ou la « Redeemed Christian Church of God » de Enoch Adeboy. L'Afrique participe désormais fortement à la production théologique du pentecôtisme, et entend d’ailleurs contribuer à la « rechristianisation » de l’Occident par l'implantation d'antennes en France, en Angleterre, aux États-Unis, au Japon. Comptant sur sa puissance financière et le soutien d’une part importante de la population, l’évangélisme est progressivement devenu un lobby avec lequel compter à l’échelle locale ou nationale. La participation aux offices est devenue un bon moyen de se constituer un réseau, et une lettre de recommandation signée d’un pasteur peut être d’une aide précieuse pour la recherche d’emploi. Les évangélistes ont ainsi infiltré des postes clés dans les administrations de plusieurs pays d’Afrique : un tiers des parlementaires ougandais se déclarent évangélistes et la première dame du pays, Janet Museveni, soutient activement le mouvement, à l’instar de Simone Gbagbo, la femme de l’homme d’Etat Ivoirien. Les dirigeants africains s’adjoignent de plus en plus fréquemment les services d’un conseiller évangéliste, comme Dion Robert auprès de Laurent Gbagbo. Le dernier président du Bénin, Mathieu Kerekou, avait pour sa part prononcé un discours évangéliste pour son départ de la présidence en 2006, tandis que Maxime Kabore, pasteur de profession, était candidat à l’élection présidentielle de 2010 au Burkina-Faso. Construit sur la condamnation de la corruption de l’homme face au pouvoir et à l’argent, l’évangélisme devient pourtant, sur le continent le plus pauvre du monde, un des plus sûrs moyens de s’enrichir et d’acquérir un statut politique.

 


 

Par la plume du Club du Millénaire.

 

Le Club du millénaire est une association de recherche rassemblant des étudiants et des chercheurs de diverses nationalités, auteur de nombreux articles et rapports collectifs sur des questions internationales.  

 

 


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Notes

1. Anouk BATARD, Le lobby évangélique à l’assaut de l’Ouganda, 2008. [retour]

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